L’électorat européen est demandeur de protection sociale

lundi 18 décembre 2017
par  FSU 69
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Interview d’Alessandra Bitumi, titulaire d’un doctorat d’histoire contemporaine de l’Université de Pavie sur les institutions, les idées et les mouvements politiques dans l’Europe contemporaine.

Montée des extrêmes, repli,lien distendu avec l’UE, crise de confiance… Quelles en sont les raisons ?
Depuis 2008, l’UE est perçue comme inefficace pour traiter les tensions croissantes, qu’elles soient économiques, politiques, sociales ou culturelles. Les institutions européennes ont progressivement perdu le lien avec le citoyen ordinaire et ont échoué à faire face aux défis les plus importants de notre époque tels que la crise économique et financière, le terrorisme. En cause, l’actuelle faiblesse des prises de décision politiques et des mécanismes d’application de ces décisions.

L’UE a échoué à construire un discours nouveau, mobilisateur pour expliquer en quoi une Europe unie permet de servir les intérêts des générations actuelles et futures. Mais alors faut-il une Europe sociale et pourquoi ?
L’électorat européen dans sa grande majorité est demandeur de protection sociale. La manière dont l’UE a abordé les défis de la mondialisation, en optant pour toujours plus de politiques économiques néolibérales et de mesures d’austérité, a entraîné une très profonde désillusion. Les avocats du modèle social européen, soutiennent qu’il est constitutif de la civilisation européenne. Jacques Delors comptait sur « l’intervention des autorités publiques et le dialogue entre les partenaires sociaux donnent ainsi sa spécificité à l’Europe ». Trente ans plus tard, le Président Macron fait écho au même concept et rappelle cet attachement à l’économie de marché mais également à la justice sociale.

Pourquoi l’Europe n’y arrive-t-elle pas ?
Jacques Delors, promoteur fervent et inlassable du modèle social européen pariait sur une Europe capable de mener de front la libéralisation du capital et une protection sociale renforcée. Mais cela n’a pas marché.
Je pense que l’échec peut être attribué à un jeu croisé de forces internationales, européennes et nationales qui ont contesté la légitimité et la viabilité de la vision et du projet social-démocrate.
S’ajoute à cela l’inconsistance du programme politique et l’insuffisance de pilotage politique. Sur le long terme dans l’UE, la priorité a été donnée à la convergence fiscale et à l’union monétaire sur les dépenses sociales. La redistribution a été sacrifiée à un contrôle rigide de l’inflation et à la mobilité du capital et du travail. La solidarité semble avoir complètement disparu du vocabulaire européen, comme l’ont dramatiquement montré la crise grecque et celle des réfugiés.

La sortie de crise annoncée peut-elle redonner un nouvel élan ?
Je renverserais le lien de causalité. La sévère crise économique, politique et culturelle a entamé la crédibilité et in fine la légitimité de l’UE depuis près d’une décade. La capacité à retrouver la dimension sociale du processus d’intégration est la condition d’une éventuelle sortie de crise. Il s’agit de resserrer le lien entre l’UE et les citoyens et de sortir d’une globalisation ingouvernée dont une petite élite Européenne se partage les avantages.
Mais également de construire un “pilier européen des droits sociaux”, parce que la stabilité et le succès de l’Euro zone dépendent, dans une large mesure, de l’efficacité des marchés du travail et de celle des systèmes de sécurité sociale. Les deux sont inextricablement liés.

Quels leviers actionner pour accélérer une Europe plus sociale ?
C’est une question difficile et technique pour l’historienne que je suis. Selon moi, les efforts de la Commission pour établir un Socle Européen des Droits Sociaux (SEDS) ainsi que le récent « Sommet social », qui s’est tenu à Göteborg le 17 novembre sont des éléments positifs et utiles. Mais le SEDS n’est pas juridiquement contraignant, et s’il est une chose que le processus d’intégration européenne a clairement montrée, c’est que l’impulsion des institutions de l’UE est nécessaire et répond à un besoin, mais n’est pas suffisante. Les États conservent un contrôle souverain sur les politiques du travail et de la protection sociale. La législation varie largement à travers l’UE, déterminant une mosaïque d’impôts, de salaires et d’avantages sociaux. Les conditions socio-économiques restent divergentes, en termes de salaire minimum et de niveaux de chômage, par exemple.
La capacité à forger un consensus politique sur ces questions et de le traduire en mesures efficaces est encore dépendante d’une alliance franco-allemande sur ce sujet.


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